D’Istanbul, je me souviens surtout du ciel. Il avait plu durant toute la semaine ; ciel bas, gris, nuageux, avec des hachures de pluie ; ciel opaque, comme pour nous forcer à garder le regard sur la terre, sur les hauteurs de la ville, la vallée du Bosphore, pour ne pas dépasser les toits des immeubles. Etre dans la ville, et rien que là.

Et puis le soir. L’orange, le rouge qui éclot, comme un matin de printemps ; la nuit qui se lève – la nuit ne tombe pas –, douce, violette, d’un violet profond, de velours, les étoiles qui s’allument, l'ambiance des mille et une nuit chaque soir.

C’était à l’heure de la prière. Dans la ville, les mosquées se réveillaient. Les mosquées sont nombreuses à Istanbul. Grande Mosquées, Sainte-Sophie, Mosquée Bleue. Les dômes arrondis adoucissent les minarets pointés vers le ciel. Masculin-féminin, orient-occident, tout se mêle à Istanbul. Devant, un chant s’élève, langoureux, tenace, pénétrant ; puis derrière ; puis à droite – canon religieux, presque mystique, de voix mécaniques, sortant des haut-parleurs.

Les rues ne s’animent pas, les stambouliotes vivent depuis le matin. Autour de moi, la foule se meut d’une humeur égale. Mais durant cet instant sacré, je communie avec eux. Je suis eux. Je suis la foule. Je suis stambouliote. Pourquoi pas musulmane. Durant ces chants, le ciel mauve se fond dans les blues profonds.

Une explosion. Ce n’est pas cela que je retiens d’Istanbul. Istanbul est une fusion des couleurs, des formes et des parfums. Rien n’y est abrupte, rien ne devrait choquer l’ordre naturel des choses – Istanbul est un cosmos harmonieux. Mais une explosion, pourtant. Près de mosquées. C’est ce qu’ont dit les rares médias qui en parlaient. Pourquoi personne ne parle d’Istanbul ? Et ceux qui l’évoquent ont oublié cette chose essentielle : la quiétude d’Istanbul, la force de son calme, les paillettes allumant le Bosphore quand le soleil se couche.

Istanbul n’est pas Paris, Istanbul est autre chose. Mais parler d’Istanbul, c’est parler de la vie. C’est parler des cœurs qui battent, des souffles qui se mêlent.

Et des pleurs, aujourd’hui.