Extrait d'Une nuit : Marc
Toujours ces lumières qui inondaient le ciel de leur lueur orangée. Dans le bled de ses parents, la nuit, les lumières étaient éteintes, et les feux ne fonctionnaient plus. On voyait les étoiles, comme dans les films. La civilisation était tellement fragile…
La vie était encore fébrile, ici, à quatre heures du matin. Dans certains endroits de la ville, certes, c’était moins le cas. Dans cette zone de sièges et sociétés, c’était mort. Mais il était rassuré par le pouls de Paris, une moto au loin, un voiture qui redémarre au feu, un groupe de noctambules, le bar d’en bas qui pousse sa sono un peu fort. Ce qui lui faisait peur, chez ses parents, c’était le silence. La mort. Peut-être que s’il avait grandi à la campagne, ça aurait été différent. Mais aussi loin qu’il se souvienne, il avait toujours été mal à l’aise à la cambrousse. Il n’avait qu’une hâte, au retour des vacances : voir les lampadaires de la ville, les feux vert pomme, les carottes rouge vif des débits de tabac.
De là où il était il pouvait tout deviner : les carottes, les feux, les loupiottes des rues. Il sourit de se sentir à nouveau rassuré par ce spectacle. Comme quand il était enfant. Au fond, on ne grandit vraiment jamais…
Il déambulait dans les couloirs, lentement. Un point rouge clignotant, dans le coin, lui indiquait que le système à incendie fonctionnait. On s’était vachement mis à la page, ces derniers temps. Mais au fond, si le progrès avançait, tous, ici, stagnaient. Ils stagnaient au boulot, ils stagnaient dans leurs existences. Même avec le progrès, ils stagnaient.
Et cela recommençait, il se remettait à penser du mal de ses semblables, à les mépriser. C’était ancré en lui.
Mais quand même, lui était le seul à avancer en contrôlant sa vie. C’était pour garder cela qu’il ne s’était jamais fiancé, encore moins marié. Quand les femmes lui parlaient d’engagement, il les larguait soudain, comme un lest qu’on jette du haut d’une montgolfière pour reprendre de l’altitude.
En voyant la ville, il comprit que c’était aussi cela qui lui faisait peur à la campagne : une tuile, un imprévu, un rouage qui vous happe sans qu’on puisse ne rien faire pour s’en sortir.
Alors, il couvrit d’un regard paternel cette ville qui s’étendait sous lui, la tour Eiffel, la tour Montparnasse, le Sacré-Cœur, les rues, et la Seine, noire, sombre, glacée, coupante.
Plus sur Marc dans Une nuit, sur Bibliocratie.
Une nuit
166 pages
110 x 155
13 euros
