Le cycle de l'eau
Et elle porte l'eau. La vasque tangue sur sa tête, mue par sa démarche chaloupée. Ses bras ondulent autour d'elle, recouverts d'étoffe verte, violente couleur dans ce paysage rendu blanchâtre par tant de soleil, où les couleurs sont passées. Le sol est blanc, le sable est blanc, coupé de morceaux de bois et de bouts de plastique déteints. Ses pas, lentement, soulèvent la poussière et le sable, qui viennent se coller sur sa voute plantaire, tannée par les marches.
Elle a treize ans. Elle porte l'eau depuis la moitié de sa vie. Cela fait des lunes qu'elle fait ce chemin, village-source-village, peuple-solitude-peuple. Elle aime marcher comme cela, loin de tous, loin de tout. Peut-être peut-elle rêver plus à sa guise. On ne la houspille pas ici. On le fera bien assez vite, à son retour, puisqu'elle a mis bien du temps pour ramener l'eau.
Elle l'aime. L'eau est sa confidente. A la source, elle prend plaisir à plonger la vasque et à y laisser tremper ses mains, jusqu'aux coudes. La fraicheur lui redonne du courage pour le sens inverse. Et elle parle à l'eau, sa déesse. Elle lui dit tout. Elle lui raconte ses pleurs silencieux du soir, ses craintes de chaque instant, ses renoncements d'une vie, dans un murmure doux et soyeux. Elle lui avoue ses faiblesses et cela fait d'elle une fille forte — et même une femme.
Et sous le soleil, elle repense à cette époque pas si lointaine, lorsqu'elle était encore petite fille. Lorsqu'elle ne devait pas tenir une maison et des beaux-parents. Lorsqu'aucun homme ne la touchait. Elle avance, en regardant le soleil, en le défiant presque. Puis elle offre son visage, yeux clos et lèvres entr'ouvertes. Elle ne ralentit pas. Toujours, elle avance ; elle sait qu'elle va tout droit. Sa mère a emprunté ce chemin avant elle. Le sillon est creusé...
Tout droit, vers le village. Vers les siens. Vers sa famille. Vers sa maison. Il va falloir préparer à manger. Et nettoyer. Et autre chose, encore, peut-être. Il va falloir être digne. Faire ce qu'on attend d'elle. Peut-être pas ce qu'elle voudrait... Mais pour l'heure, elle savoure sa solitude.
Et dans son ventre, il bouge.