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Adèle Chartier
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29 juillet 2014

Cuba Libre

Voici une nouvelle, tirée du recueil Fuseaux Horaires, paru aux Editions Edilivre. Bonne lecture ! 

 

         

cuba

          Sylvie récupéra sa petite valise. Elle se dirigea vers la douane, puis l’immigration. Avec sa petite tête de quinquagénaire propre sur elle, elle passa comme une lettre à la poste. L’air chaud qui venait de l’extérieur la surpris. Après une douzaine d’heures, assise dans un avion climatisé, après le printemps nantais qui n’arrivait pas, la chaleur havanaise était presque surnaturelle. Elle avisa un jeune homme bronzé aux yeux clairs, debout à côté d’un stand d’agence de voyage, et qui tenait une liste dans la main droite. Sylvie s’avança vers lui et lui indiqua son nom.
          - Très bien, nous n’attendions plus que vous, sourit le guide. Suivez-moi.
          Le petit groupe avança vers le parking de l’aéroport et s’engouffra dans un mini van antédiluvien. Il démarra dans un nuage poisseux et roula vers l’hôtel. Prenant la route qui quittait les terres, il longea l’avenue de l’Indépendance, des paliers verdoyants, des maisons bariolées et ce soleil, rond, jaune, rassurant.
          Pourtant, Sylvie ne souriait pas. Depuis l’aéroport, elle n’avait desserré les dents. Les autres passagers, des couples, s’extasiaient à la moindre américaine vivement colorée, la moindre maison de style coloniale où pendait du linge, le moindre carré de verdure. Était-ce parce qu’elle voyageait seule ? Elle ne prenait même pas la peine de sourire aux exclamations du groupe.
          Le van arriva dans la cour d’un hôtel en bord de mer. C’était un grand bâtiment de béton, construit dans les années quatre-vingt, avant, peut-être. Les touristes descendirent et Rafael les conduisit  à la réception. Chacun obtint sa clef de chambre, et ils montèrent dans leurs quartiers, suivis par leurs valises.
          Sylvie ouvrit la porte et la referma soigneusement. Elle posa son sac sur le lit, se déchaussa et marcha lentement pieds nus sur la moquette jusqu’au petit balcon. Elle l’ouvrit et demeura un instant sur la terrasse, à écouter le murmure de la ville. De la rue montait de la musique entraînante, une salsa sûrement. Sur la plage, les vagues laissaient leur emprunte et leurs cris rauques. Dans le couloir, des gens se parlaient, et leurs paroles arrivaient déformées, comme par un écho. On toqua à la porte.
          Sylvie alla ouvrir. C’était le garçon d’étage qui lui amenait ses valises. Sylvie les plaça près de l’armoire et sorti un billet de son sac qu’elle tendit au jeune homme fin. Puis, elle referma doucement la porte et se rendit près de ses bagages.
          Elle en avait peu : une petite valise, et un vanity bleu layette. Elle prit le vanity et le posa sur son lit. Elle l’ouvrit et en contempla l’intérieur.

                                                       *

          Sylvie venait d’être licenciée de son travail de secrétaire médicale. Elle travaillait au cabinet depuis plus de vingt ans. Mais le docteur, âgé, avait pris sa retraite, et personne n’avait pris l’affaire. Il lui avait bien écrit une lettre de recommandation, mais que faire avec un bout de papier face au chômage ? Elle avait, dans le même temps, quitté son compagnon qui la frappait. Sa fille unique était grande, et ne vivait plus avec elle depuis quelques années. Sylvie n’avait plus rien. Au sens stricte du terme : elle avait mis ses économies dans ce voyage à Cuba.
          Pourquoi Cuba ? Elle-même ne le savait pas trop. Pour la couleur, pour la chaleur, pour l’idéalisme révolutionnaire ? Cette ile était si loin de son Nantes natal qu’elle l’avait élue. Elle avait réservé deux semaines dans cet hôtel et avait décidé de ne rien faire : pas d’excursions, pas de visites, pas de tourisme : de la lecture, allongée sur une serviette de plage. Et peut-être autre chose… autre chose qui contenait dans cette mallette.
          Sylvie referma sèchement le vanity et alla dans la salle de bain. Elle contempla longuement son reflet. Cheveux long et bruns tenus en chignon, visage clair et fin comme du parchemin, yeux marrons et grands, paupières nacrées. Sylvie était une belle femme. Elle était grande et fine. Elle se contempla sans sourire, longuement, avec un air critique et las. Elle grelotta. Elle alla chercher un cardigan rouge qu’elle posa sur ses épaules. Sylvie enfila ensuite ses chaussures, prit son sac puis, avec un dernier regard pour le vanity, elle descendit au réfectoire.
          Il était déjà plein de touristes gras et bruyants. Tous ou presque avaient rempli largement leurs assiettes, pendant que les cuistots regardaient ce gaspillage quotidien en pensant à leurs familles à nourrir. Sylvie se servit une salade de poivrons verts et un verre de vin. Elle mangea lentement, en savourant chaque bouchée et en observant ses pairs.
          Soudain un visage familier entra. C’était Rafael, le jeune homme qui était venu la chercher à l’aéroport international. Elle lui adressa un petit sourire alors qu’il s’approchait de sa table.
          - Tout se passe bien ?
          - Oui oui !
          - Vous aviez l’air triste, dans le bus.
          - Oh ce n’est rien, le décalage horaire…
          - Ah. Et bien bon appétit, et bonne soirée.
          - Oui merci !
          Et il se dirigea vers le buffet.
          Sylvie termina son entrée puis alla chercher le plat de résistance. Elle prit ensuite une pêche et remonta à sa chambre en croquant dans le fruit. Dans les couloirs, elle décida de faire un détour et de visiter l’hôtel. Il y avait une piscine sur le toit, des sales de massage et des salons de lecture. Sylvie termina son tour et rentra dans sa chambre.
          Elle n’alluma pas. Elle alla vers son lit et ouvrit le vanity, qui y était resté. Elle en sorti des petits paquets blancs, avec des noms qui sonnaient latin dessus. Des comprimés, des pilules pour dormir, des tranquillisants, tout un tas de billets vers le sommeil irréversible. Sylvie les contempla longuement, ouvrit une boite, délogea un comprimé de la plaquette, le porta à la bouche, puis, après une seconde de regard dans le vide, le jeta de l’autre côté de la pièce. Elle referma le vanity et alla le poser sur le bureau. Elle prit une douche et se coucha, nue entre les draps propres.
          Elle resta couchée sur le côté, dos à la fenêtre d’où venaient des rayons bleutés, le regard fixé sur la porte, la bouche pincée, les joues tombantes.

                                                        *

         

Le lendemain, elle se leva de bonne heure et descendit au réfectoire prendre son petit déjeuné.  Rafael la vit chercher un café, un jus d’orange et risquer de tout renverser. Il se précipita à son secours et lui proposa de partager sa table.
          - Nous serons moins seuls, fit-il.
          Mordant dans son petit pain, Sylvie demanda :

          - Ca fait longtemps que vous travaillez ici ?
          - Cinq ou six ans, répondit-il.
          - Vous avez quel âge… Si ce n’est pas indiscret !
          - Vingt-huit ans. Vous savez, je ne souhaitais pas faire ce métier. Mais c’est tout ce que j’ai trouvé et qui se rapprochait de mes études.
          - Qu’avez-vous étudié ?
          - J’ai un master d’histoire. Je voulais être enseignant. Mais il n’y avait pas de place, alors je suis devenu guide. Ici, je vais chercher les gens à l’aéroport, et je conduis ceux qui le désirent dans l’île. Je leur explique les lieux de l’histoire cubaine…
          - Ca doit être intéressant tout de même…
          - Et vous ?
          - Oh moi, j’étais secrétaire médicale.
          - Pourquoi « étais » ?
          - Et bien, mon docteur est parti en retraite et personne n’a prit sa relève.
          Ils continuèrent de parler de leur vie, de leurs rêves avortés, de leurs espoirs aussi. Rafael était en congé mais proposa à Sylvie de le suivre dans la Havane. Il connaissait des coins pittoresques, des commerçants étonnants, et il avait du temps à perdre. Sylvie le suivit de bon cœur. Elle observait le jeune homme lorsqu’il parlait et reprenait des couleurs. Elle souriait, et rit même à l’une de ses anecdotes. Lorsqu’elle rentra le soir à l’hôtel, elle se sentit revivre. Elle regarda en coin le vanity et alla se doucher.
          Devant le miroir, elle se trouva belle, rayonnantes. Elle gloussa. Elle savait ce qui avait changé son humeur. Était-il idiot d’être amoureuse à cinquante an, d’un jeune cubain qui plus est ! Elle se doucha et se coucha, en proie à un fou-rire coriace.

 

                                                       * 

          Le lendemain, elle ne vit pas Rafael au réfectoire. Elle l’attendit avant de prendre son petit déjeuner, puis entama sans lui. Il n’apparut pas non plus le midi. Sylvie ne s’en formalisa pas et descendit à la plage, munie d’un livre. Le soir, elle monta se doucher et se maquilla les yeux. Elle enfila une robe claire et descendit souper. Rafael ne se montra pas. Sylvie alla se coucher perplexe mais s’endormit bien vite sans y songer. 
          Le vanity plein de somnifères lui faisait de l’œil sur le bureau : comment avait-elle pu imaginer mettre un terme à son existence ? En venant ici, en dilapidant ses économies, elle pensait que la mort serait plus douce. Mais jamais elle n’aurait cru tomber sur un jeune homme qui lui aurait redonné le goût de vivre.
          Le lendemain matin, à table, même constat : il semblait que Rafael avait déserté l’hôtel. Après quelques temps d’hésitation, Sylvie décidé d’aller se renseigner à la réception. Rafael était sûrement parti tôt en excursion, pensa-t-elle. Peut-être n’était-il présent que le weekend, jour de repos sans visites. Peut-être qu’en semaine, il quittait tôt l’établissement. Dommage : qu’allait-elle faire sans ce compagnon ?
          C’est d’un pas assuré qu’elle alla voir la réceptionniste, une jeune femme à la peau mate et au sourire éclatant.
          - Je peux vous renseigner ? Demanda-t-elle en anglais.
          - Oui. Je cherche ce guide qui parle français, Rafael.
          - Rafael ?
          Elle se rembrunit.
          - Je suis désolée, madame. Il est mort.
          - Comment ?
          - Oui. Lundi matin. Il faisait descendre des touristes du bus sur une route assez dangereuse. Il a été fauché.
          - Oh.
          - Ça ne va pas ? Je peux vous aider ?
          - Non, non. Ça va très bien. Merci.
          Et Sylvie remonta à sa chambre.

 

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Adèle Chartier
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